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Rencontre littéraire
Qui ne connaît pas l'adage italien " Traduttore, traditore ", selon lequel il ne saurait y avoir de traduction sans trahison ? C'est cette thématique que j'avais proposée à Geneviève Kormann et au comité directeur de l'APAC, qui a bien voulu la retenir pour son premier café littéraire de janvier 2011, et qui m'a confié le soin de l'animer. Quoi de plus frustrant, en effet, que de ne pas connaître suffisamment une langue étrangère pour pouvoir lire l'œuvre originale dans sa langue de création ? A l'inverse, quel sentiment de malaise de se dire que l'œuvre traduite n'est pas exactement celle qui a coulé de la plume originelle ! Autre interrogation : pourquoi traduire et traduire encore une grande œuvre telle que " The Great Gatsby " de Scott Fitzgerald, comme vient de le faire Julie Wolkenstein en 2010 ? Pour nous aider à mieux appréhender ce sujet, nous avions fait appel à Alain Nowak, professeur agrégé d'anglais, chargé d'enseignement en classes préparatoires littéraires au lycée Georges de la Tour de Metz qui, avec l'aide de sa consœur Marie-Emmanuelle Zarini, professeure agrégée d'allemand, nous proposa une brillante conférence afin de nous faire découvrir les contours de cette problématique. Tout en s'appuyant sur des exemples concrets distribués à l'auditoire, et en utilisant au mieux ses compétences de pédagogue et sa vaste culture, Alain Nowak a su capter notre curiosité et ouvrir nos intelligences sur des aspects méconnus de la traduction en littérature et particulièrement en poésie. Vous trouverez ci-dessous une synthèse de son intervention, pour laquelle l'APAC lui renouvelle ses remerciements.
Armand BEMER

Traduire est une gageure
Tout contribue à opposer deux langues différentes, nous rappelle Paul Ricoeur : des systèmes phonologiques à l'organisation des temps, de l'agencement de la syntaxe au découpage du monde qui organise le lexique. Chaque langue construit un ensemble de mondes possible, dit G. Steiner dans Après Babel ; les mots sont chargés d'histoire et ancrés dans une culture spécifique qui ne sera jamais entièrement transposable d'une langue dans l'autre.
Même la langue la plus ordinaire résiste. Songeons à ce que devient la traduction du mot américain " Bread " : tout ou presque oppose cette substance blanche, molle et spongieuse, rigoureusement parallélépipédique et débitée en fines tranches identiques, sans charge symbolique majeure, et l'idée que l'on se fait du pain en France. Le problème s'aggrave encore dans le cas de la poésie, qui est " hésitation prolongée entre le son et le sens " (Valéry). Robert Frost n'y va donc pas par quatre chemins : Poetry is what gets lost in translation. La poésie est ce qui se perd lors de la traduction.
Et pourtant, on n'a jamais cessé de traduire. Les marchands l'ont fait dès la plus haute antiquité, les Romains ont traduit les Grecs, les Arabes Aristote, les romantiques allemands ont même inventé le fantasme d'une bibliothèque totale qui donnerait accès à la culture du monde entier par la traduction (Aufklärung). Et la pulsion de traduire ne cesse de nous tenailler, car nous retraduisons aussi ; chaque génération s'attaque une énième fois au patrimoine des œuvres mondiales et revisite l'œuvre pour lui demander d'éclairer un contexte nouveau, car une œuvre, c'est précisément cela : ce qui possède assez de vie pour faire sens à toutes les époques.
Comment faire, alors, pour tracer un chemin entre cette impossibilité conceptuelle et cette évidence que la traduction est possible dès lors que, entre vœu de fidélité et nécessité de trahison, l'on en tente l'aventure ?
Deux pièges et une exigence : tout le texte, rien que le texte.
Une fois passé l'obstacle de la compréhension du texte de départ, deux dangers guettent le traducteur : la réduction et l'amélioration.
Réduire, c'est trahir par incompétence, inculture ou insensibilité, ne pas restituer tout ce que le texte contient en "oubliant" les difficultés, les rythmes, la musique. Améliorer, c'est trahir par exaltation et donner à voir et à entendre plus que ce qui n'est contenu : donner un " coup de peigne " pour rendre aguichant, ennoblir un style, introduire un rythme agréable, une profondeur absente, rechercher l'élégance. Ce qu'on l'on appelle traditionnellement " une belle infidèle ", qui tient plus de la création du traducteur que de celle de l'auteur.
Deux approches radicalement différentes : une question d'enjeux
Traduire, dit Ricoeur, c'est servir deux maîtres : l'étranger dans son œuvre, le lecteur dans son désir d'appropriation. Schleiermacher énonçait ce paradoxe avec davantage de clarté encore : amener le lecteur à l'auteur, ou amener l'auteur au lecteur.
Amener l'auteur au lecteur, c'est, pour le traducteur, triompher dans la mise en scène de sa propre disparition en donnant l'impression que le texte a de toute éternité été écrit en français. Cette restitution " domestique " un texte étranger et fait la part belle au sens plutôt qu'à la lettre.
Amener le lecteur à l'auteur procède d'une démarche toute différente. Il s'agit ici de reconnaitre la spécificité inaliénable de l'œuvre et de faire goûter cette étrangeté au lecteur. Pour accueillir au mieux l'autre dans notre langue, cependant, il faut parfois la bousculer un peu, y trouver des possibilités d'expression qu'elle n'avait pas encore verbalisées.
Ce faisant, l'œuvre traduite retrouve, dans une langue qui n'est pas la sienne, une nouvelle nouveauté, dit Goethe, elle est revivifiée. Cette littéralité (qui n'est pas une traduction mot à mot) définit au mieux cette approche qui respecte le caractère étranger du texte ; c'est la condition pour que s'opère son rajeunissement (Verjüngung) qui, paradoxe des paradoxes, se produit lorsque l'œuvre quitte sa communauté et s'invite dans la langue de l'autre.
Mode d'emploi
Traduire c'est donc parfois partir à la recherche de nouvelles formes dans sa langue maternelle pour y introduire le texte étranger en lui conservant son sens, son oralité, sa saveur originale, et la bonne traduction se définit alors comme celle où la dialectique de l'étrangeté et du territoire reconnu n'est pas résolue mais demeure expressive, dit Steiner. L'étrangeté de la traduction est alors source de lumière, car on la re-connaît comme sienne.
Compensation et négociation
Traduire juste, c'est rendre justice au texte de départ. Dire la " chose même " du texte est, on l'a vu amplement, une gageure. Il faut alors tenter de dire " presque la même chose ", comme le propose U. Eco, consentir à la perte mais tout faire pour la compenser. Traduire devient un acte éthique de rétablissement de l'équilibre entre texte de départ et texte d'arrivée.
La fidélité en question doit être à présent redéfinie comme réciprocité. Elle n'est ni littéralisme (mot à mot), ni restitution de l'esprit du texte : elle est un équilibre dynamique de l'échange , ce qui veut dire qu'il faut construire un compromis en fonction de l'objectif que l'on poursuit, et le faire avec la plus grande honnêteté selon la teneur dominante que l'on aura identifiée dans un texte, sans laisser d'ombre, mais sans engendrer une lumière qui ne s'y trouve pas.
Il faut se féliciter de ce que les excellentes retraductions que toutes les maisons d'édition publient en ce moment aillent le plus souvent dans ce sens d'un respect accru, et non de l'annexion, de l'œuvre étrangère.
Alain NOWAK

Tag(s) : #Cafés littéraires de l'APAC

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