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Chronique de Paul Blanqué - Chine
À mille lieux des fastes de la Cité Interdite, nichés sur un petit promontoire les épargnant des crues ravageuses, des clans familiaux vivent hors du temps ; locataires des berges du fleuve.
Nichés sur un petit promontoire les épargnant des crues ravageuses, des
clans familiaux vivent hors du temps. Locataires des berges du fleuve Yang-tsé, ces hommes et ces femmes
sont des gens de la terre. Pêcheurs par nécessité, mais cultivateurs de leur état. Aucune de ces familles n'est là par hasard. Ce sont les richesses des rives, ces alluvions déposées à chacune
des crues mortelles, qui ont appelé les locataires. Il n'est pas rare de rencontrer un de ces clans, égaré dans la végétation des berges. Toits de chaume et tôles mêlées sur terre battue, ils
vivent ainsi, hommes, femmes et enfants, entre les murs de pisé et de briques rouges à peine cimentées. Ancrés dans la pure tradition.
A mille lieux des fastes de la Cité interdite. Autour, une terre meuble et fertile. Sur le flan de la vallée, quelques champs en terrasse. Un
verger. Là-bas le riz attend sa future récolte. Toute proche, la berge du maître des fleuves. Les enfants s'adonnent à des jeux de gosses de la campagne. Attentifs à tout, et à rien. Aux corvées
que le milieu campagnard impose. Au besoin de s'ébattre. Comme tous les enfants du monde. Ici ou là, parfois, une télévision déverse la bonne parole d'un système. Car même sur les berges du grand
Yangtzé-Yang, l'électricité est là. Présente par je ne sais quel miracle. Mais réelle !
Sur la berge, une frêle embarcation attend le père, ou le fil aîné. C'est l'heure de la pêche. Une pêche avec un grand filet à la gueule plombée que l'on déploie d'un grand coup de rein et
d'épaule. En regardant mon ami, des images d'un passé lointain reviennent à ma mémoire. Je me souviens de ce vieux campagnard meusien, quelque peu braconnier, et qui, d'une voix capable
d'ébranler une cathédrale, s'était mis en tête de m'initier à la spécialité. Un rite. Une façon de faire. Un savoir-faire. Car outre la beauté du geste, cette pêche " à l'épervier " comme on la
nommerait chez-nous, est exténuante. Imaginez-vous lancer un filet de près de trois mètres de diamètre pour qu'il s'envole en formant dans l'air un cercle aussi nécessaire qu'imposant. C'est de
la réussite de cette action, que le filet pourfendra l'eau de toute sa superficie et prendra le poisson au piège. Une fois... Deux fois... Dix fois... Le remonter... Vide... ! Le reformer...
Recommencer... Depuis la frêle embarcation, l'homme s'active. Prendra-t-il le repas du soir ? Le dîner du lendemain ?
La femme, silencieuse, assise sur une " chaise de Bouddha ", s'affaire à la réparation des filets. Le dernier-né de la famille repose sur une natte, profitant de l'ombre des filets tendus.
L'odeur, à l'arrivée, surprend. Mais le nez s'accommode. Tout comme avec l'irritante odeur des épices et du piment, accommodant quelques légumes verts tout juste saisis. Lorsque je demande au
père s'il a fait bonne pêche, il me montre sa prise. Son visage est froid, blasé, sans vie. Mais dans son regard, je perçois une certaine fierté. " Belle prise ! " se serait exprimé n'importe
quel estivant. Mais sur les berges du Yangtsé, les mondanités ne sont pas de mise. Sur une roche, posée là par le jeu des éléments naturels,
l'homme s'assoit, essuie ses mains sur son pantalon, extrait un paquet de cigarettes de sa poche, et en tire une de ses deux doigts poisseux. Il me la tend. C'est ainsi, en ce pays du centre du
monde : ce n'est pas le paquet qui offre la cigarette ; mais l'homme. Derrière la fumée, les collines verdoyantes qui bordent le cours du grand fleuve mystique se troublent. Mes yeux s'irritent,
démangés par l'horrible tabac. À quelques pas, l'eau boueuse n'en finit pas de courir vers sa destinée. Au loin, une " canonnière " hurle de sa plus belle corne de brume. Et si c'était cela la
vie ?
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