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Chronique de Paul Blanqué - Chine

ViolonDePekinLa fin de l’été apportait une fraîcheur relative sur les trottoirs dévorés de la petite bourgade chinoise. Les brûlots s’enflammaient les uns après les autres. Les gargotes s’activaient. Les senteurs accaparaient l’espace. Le dîner s’annonçait paisible, épargné des bourrasques de pluie chaude des jours passés. Bien calé sur une chaise de bouddha branlante, je dévorais la traditionnelle soupe de nouilles, attentif au maniement de mes baguettes. Je ne perçus pas immédiatement les enfants qui s’agitaient. Ils vibraient, s’associaient, encourageaient le phénomène ! Tous les enfants du monde sont ainsi face à un événement. Je m’interrogeais sur ce dernier lorsque des notes de musiques s’affirmèrent dans le brouhaha. Elles se frayaient un passage au travers de la foule grouillante piétinant les pavés de la rue. Elles progressaient, avides de dimension, d’amplitude, d’envergure, insatiable. Puis elles s’associèrent en une mélodie. J’adore la musique chinoise, elle m’envoûte, me transporte. Et ce soir, bien calé sur une chaise de bouddha boiteuse, elle me rendait visite, là, sous la forme d’un « jinghu » dans sa plus pure tradition. Le « jinghu » ou « violon de Pékin » vit le jour en 1785, à la fin du règne de l’empereur Qianlong, avec la naissance de l’Opéra de Pékin où il occupe encore une place de choix. Ce soir, nous étions loin de ce lieu mythique, loin de ses fastes. Pourtant, le timbre éclatant et aigu de l’instrument emplissait l’espace populaire de la rue aux couleurs de crépuscule. L’homme s’arrêta. Nos regards se croisèrent. Il serrait l’instrument avec passion. Nos yeux se saluèrent. L’interprète s’assit, un sourire radieux accroché aux lèvres. Ses dents imploraient des soins. Mais ses doigts, agiles sur les deux cordes tendues entre la caisse de résonance coiffée de sa peau de serpent et le manche de bambou, enfantaient des notes que le crin de cheval de l’archet tenu par l’autre main se réjouissait à émettre. Complice. Virtuose ! Les passants, indifférents, vaquaient à leurs occupations. Dans le bol posé sur la table graisseuse, ma soupe de nouille refroidissait. Les enfants savouraient le récital. Je m’en délectais. Les enfants applaudirent l’artiste. Je les accompagnai avec sincérité. Plus tard, lorsque je demandai à l’homme de tenter l’expérience, la surprise éclaira son regard. Mais il n’hésita pas un instant. Je rectifiai ma position sur la chaise branlante et me lançai. Mais l’envie est une chose et l’accomplissement une autre. Malgré mes efforts, le résultat ne parvenait pas à s’élever de la médiocrité, du déplorable, de l’horrible. Les yeux de l’artiste exprimaient désespoir et déception. Il aurait tant aimé entendre les sons envoûtants que son complice détenait en son âme ; mais je n’y parvenais pas. J’en étais incapable. Inculte. Ignorant la maîtrise et le savoir. Autour de nous, les badauds s’étaient figés avec le temps. Amassés. Agglutinés à l’attraction que je représentais. Pourtant je n’en pris conscience que plus tard, tant je concentrais mes efforts sur l’envie de bien faire ; maudit « jinghu » ! Enfin, vaincu par l’incompétence, je levai les yeux. La foule fustigea mon amour-propre. Non par des mots ou quelques sourires moqueurs, non, uniquement par sa présence face à moi, l’Occidental, attaché à ce violon de Pékin. Curieusement, leurs applaudissements dissipèrent mes états d’âme. Les rires enveloppèrent l’ambiance bon-enfant. L’artiste me salua. Je lui rendis son hommage. Nous partageâmes une nouvelle, mais chaude, soupe de nouilles. Aujourd’hui, lorsque mes sens s’arrêtent sur une mélodie chinoise, je ressens encore toute l’émotion qui, un jour de septembre, à des milliers de kilomètres de ma terre natale, accompagna cette rencontre au partage inoubliable. Merci l’artiste ! Longue vie à toi. Et surtout pardonne-moi, car on ne se s’improvise pas impunément « artiste de la rue ».  

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Tag(s) : #Chronique de Paul Blanqué

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